Bluetooth : Comment un roi Viking du 10ème siècle a piraté vos écouteurs

Bluetooth : Comment un roi Viking du 10ème siècle a piraté vos écouteurs

L'histoire d'une technologie nommée en l'honneur d'un unificateur, qui passe le plus clair de son temps à ne pas se connecter.

La scène est universelle. Vous êtes dans le bus, vous venez de déballer vos nouveaux écouteurs sans fil. La petite diode clignote d'un bleu prometteur. Vous ouvrez les réglages de votre téléphone et lancez le scan. La liste s'affiche : 'TV_Salon_LG', 'XIAOMI_Redmi_Note_8', et votre précieux gadget, le 'WH-1000XM4'. Vous tapotez l'écran, le cœur battant... 'Appairage en cours...' puis l'infâme sentence : 'Erreur de connexion'. En pestant, vous vous êtes forcément demandé : mais pourquoi diable cette technologie porte-t-elle le nom d'une affection dentaire ? La réponse, mes amis, implique des haches, des drakkars et une soirée arrosée au Canada.

Remontons à la fin des années 90, une époque barbare où chaque appareil électronique parlait une langue différente et possédait son propre câble, aussi unique et incompatible qu'un dialecte de village isolé. L'industrie était une tour de Babel de fils et de connecteurs propriétaires. Pour relier un téléphone à un ordinateur, il fallait un diplôme d'ingénieur et un sac à dos rempli de câbles. C'est dans ce chaos que plusieurs géants – Ericsson, Nokia, Intel – ont décidé de faire la paix. Ils voulaient créer un standard radio à courte portée, une sorte d'espéranto numérique pour que tous ces petits appareils puissent enfin se parler sans l'intermédiaire d'un écheveau de plastique.

En 1996, lors d'une rencontre pour discuter de ce projet, Jim Kardach d'Intel et Sven Mattisson d'Ericsson se retrouvent dans un bar de Toronto. Kardach, un mordu d'histoire, était en train de lire 'The Long Ships', un roman sur les Vikings. Il y découvre l'histoire d'un roi danois du 10ème siècle, Harald Gormsson, surnommé 'Blåtand'. En anglais : 'Bluetooth'. La particularité de ce roi ? Il avait réussi l'exploit d'unifier les tribus danoises et norvégiennes, jusqu'alors en guerre perpétuelle. Vous la voyez, la métaphore ? Unir des factions rivales sous une même bannière... C'était exactement ce que leur projet de technologie sans fil visait à faire avec les protocoles de communication. L'idée était trop belle pour ne pas être retenue comme nom de code temporaire.

Le plan initial était de trouver un nom bien plus corporate et ennuyeux pour le lancement officiel. Le favori était 'PAN' (Personal Area Network). Sauf qu'une recherche rapide sur le web naissant montra que 'pan' était déjà l'un des mots les plus utilisés du réseau. Un autre candidat, 'RadioWire', n'a pas pu être validé à temps par le service juridique pour la marque. La date de l'annonce approchant, et faute de mieux, l'équipe s'est rabattue en urgence sur le seul nom qui mettait tout le monde d'accord et qui était disponible : le nom de code Viking. 'Bluetooth' est ainsi passé du statut de blague de geek à celui de marque mondiale par un simple accident de calendrier.

Et la boucle est bouclée jusqu'au logo. Ce symbole étrange qui ressemble à un 'B' stylisé n'est pas une invention moderne. C'est une 'bind-rune', une ligature de deux runes de l'alphabet nordique ancien : la rune 'Hagall' (ᚼ), l'initiale de Harald, et la rune 'Berkanan' (ᛒ), l'initiale de Blåtand. On a littéralement gravé le nom du roi sur des milliards d'appareils électroniques. C'est l'ultime ironie : l'héritage d'un grand roi unificateur est aujourd'hui porté par une technologie célèbre pour ses caprices et ses refus obstinés de 's'unir' avec votre autoradio.


Le Saviez-Vous ?

La légende veut que le roi Harald Gormsson avait une dent dévitalisée, donc morte, qui avait pris une teinte bleuâtre ou noirâtre, lui valant son surnom. Une autre théorie, plus prosaïque, suggère qu'il était un grand amateur de myrtilles, qui lui coloraient les dents. L'histoire ne dit pas s'il avait aussi du mal à connecter son drakkar à sa hache.


La prochaine fois que votre enceinte refusera de s'appairer, souvenez-vous d'Harald. L'unification, c'était plus simple avec des haches qu'avec des ondes radio.