La Vengeance de la Souris : Comment une boîte en bois a mangé le clavier

La Vengeance de la Souris : Comment une boîte en bois a mangé le clavier

On la prenait pour un jouet ridicule. Elle nous a tous rendus cliquables.

Votre main est posée dessus en ce moment même. Un geste si naturel que vous n'y pensez plus. Ce petit dôme de plastique qui glisse sur votre bureau, ce 'clic' qui ponctue vos journées, ce pointeur qui exécute vos ordres au pixel près. C'est l'extension de votre volonté, le sceptre de votre petit royaume numérique. Mais fermez les yeux et imaginez une seconde un monde sans elle. Un monde de lignes de commande clignotantes, de combinaisons de touches cryptiques, un monde où pour ouvrir un fichier, il fallait réciter une incantation en C:>. Comment est-on passé de ça à 'pointer-cliquer' ? L'histoire ne commence pas dans un labo design de Cupertino, mais dans un atelier, avec un bloc de bois et un seul bouton rouge.

Plongeons dans les années 60. L'informatique est une affaire sérieuse, une prêtrise. Les ordinateurs sont des armoires qui remplissent des pièces entières, nourries de cartes perforées par des techniciens en blouse blanche. L'idée même d'interagir directement avec ce qui s'affiche sur un écran relève de la science-fiction la plus débridée. On ne 'dialogue' pas avec la machine, on lui soumet humblement des instructions. C'est dans ce contexte rigide qu'un visionnaire, un prophète du nom de Douglas Engelbart, du Stanford Research Institute (SRI), a une révélation : et si la machine pouvait 'augmenter l'intellect humain' ? Et si, au lieu d'être un simple calculateur, elle devenait un partenaire de création ?

Pour réaliser ce rêve, il fallait un pont entre le monde physique de l'utilisateur et le monde virtuel de l'écran. Il fallait un 'pointeur'. Engelbart et son ingénieur en chef, Bill English, ont testé tout un tas de dispositifs plus ou moins farfelus, du stylo lumineux au trackball, en passant par un improbable appareil contrôlé par le genou. Et puis, il y a eu ce petit boîtier. Un simple bloc de bois, taillé à la main, avec deux roues métalliques perpendiculaires en dessous pour suivre les mouvements sur les axes X et Y. Sur le dessus, un unique bouton rouge. En le déplaçant, on faisait bouger un curseur à l'écran. C'était brut, c'était presque primitif, mais c'était d'une efficacité redoutable. Et comme le fil sortait de l'arrière de la boîte, quelqu'un dans le labo a lâché : 'On dirait une souris'. Le nom est resté.

Le 9 décembre 1968, Engelbart présente sa création au monde lors d'une conférence à San Francisco, un événement qui restera dans les annales comme 'The Mother of All Demos' (La Mère de toutes les Démos). Pendant 90 minutes, il dévoile non seulement la souris, mais aussi l'interface graphique, l'hypertexte, le traitement de texte et la visioconférence. Il invente le futur, en direct. La réaction ? Polie, mais perplexe. Le monde n'est pas prêt. L'idée est géniale, mais elle reste une curiosité de laboratoire. Elle sera affinée au Xerox PARC dans les années 70, mais la direction de Xerox, ne sachant que faire de ce gadget pour hippies, la laissera prendre la poussière.

Il faudra attendre 1979 et la visite d'un jeune homme en sandales nommé Steve Jobs pour que la souris trouve enfin son messie. Alors que les pontes de Xerox lui montrent fièrement leur machine, ils ne voient qu'une bizarrerie technique. Jobs, lui, voit une révolution. Il comprend instantanément que cette 'souris' est la clé pour sortir l'informatique des laboratoires et la mettre entre les mains de monsieur et madame Tout-le-monde. Apple ne l'a pas inventée, mais il a eu le génie de comprendre sa véritable mission : transformer une machine intimidante en un appareil aussi simple qu'un jouet. Le clavier nous a appris à parler aux machines ; la souris nous a appris à leur montrer du doigt.


Le Saviez-Vous ?

La philosophie du 'bouton unique' d'Apple sur ses premières souris n'était pas un choix esthétique, mais idéologique. Douglas Engelbart avait conçu sa souris avec trois boutons. Steve Jobs, obsédé par la simplicité, a imposé un seul bouton, arguant que l'utilisateur moyen serait 'trop confus' par le choix entre un clic gauche et un clic droit. Il a fallu attendre 2005 pour qu'Apple admette enfin que ses utilisateurs étaient assez intelligents pour gérer deux clics.

Illustration pour La Vengeance de la Souris : Comment une boîte en bois a mangé le clavier

Partie d'un bloc de bois pour augmenter notre intellect, la souris a fini par nous asservir à une infinité de notifications. C'est peut-être ça, sa vengeance.